Réflexions d’un photographe sur ses propres clichés

Jean-François Chaput est photographe, mais il a aussi été pendant longtemps projectionniste dans des salles de cinéma parisiennes comme la Pagode ou le Saint-Germain des Prés. De cette double passion est né un travail sur les cinémas parisiens aujourd’hui disparus, réalisé entre 1982 et 1992. Des photos de salles de cinéma, mais aussi de projectionnistes, de caissières, de spectateurs… Un précieux témoignage sur une passion née pendant l’adolescence et qui est devenue sa profession.

La Bastille, Paris 11e, 1983 ©Jean-François Chaput
Ciné-Bellevue, Paris 20e, 1987 ©Jean-François Chaput
Barbès-Palace, Paris 18e, 1984 ©Jean-François Chaput
Le Far-West, Paris 3e, 1983 ©Jean-François Chaput
Max Linder, Paris 9e, 1982 ©Jean-François Chaput
Le Ritz, Paris 18e, 1986 ©Jean-François Chaput
Les Tourelles, Paris 20e, 1983 ©Jean-François Chaput
Trianon, Paris 18e, 1987 ©Jean-François Chaput
Pathé-Journal, Paris 10e, 1990 ©Jean-François Chaput

« Tout a commencé fin 1981, début 1982. Je faisais des photos de repérage pour un film, il fallait que je trouve une petite salle de cinéma carrée et ancienne. Un matin sur les Grands-Boulevards, je discutais avec le projectionniste du Cinéac-Italiens, et comme je lui demandais s’il serait possible de tourner une séquence dans son cinéma il m’a répondu : « Si vous voulez filmer ici dépêchez-vous, on ferme dans trois mois. »  Un peu plus tard j’ai vu que le cinéma ABC était fermé, que le Bosphore était fermé… J’ai compris qu’il se passait quelque chose et je me suis mis à photographier les cinémas menacés de disparition. Je n’ai pas photographié tous les cinémas de Paris, loin de là, seulement ceux à qui il restait du caractère, les cinémas populaires, les vieilles salles qui avaient échappé à l’équarrissage. Je voulais conserver une image de ces lieux promis à la disparition.

J’ai photographié une centaine de salles, il y en a une soixantaine d’intéressantes. Je suppose que ce travail peut contribuer à documenter la période 1982-1992. D’autant que je me suis efforcé de faire quelque chose de complet, pas mal de vues pour chaque salle, des portraits, des témoignages…

« À peine prise, une photo appartient au passé »

La plupart de ces cinémas ont disparu, mais je ne suis pas trop nostalgique. C’est même presque interdit pour un photographe, car à peine prise, une photo appartient au passé. Donc avec les années qui passent, si on reste « scotché » à ce qui n’est plus, on étouffe. La vie c’est le mouvement ; il faut accepter le changement. La permanence existe, mais elle est ailleurs ; elle n’est pas dans la matérialité des choses ; elle n’est pas dans les murs des salles de cinémas, elle est dans le désir. Désir de cinéma, désir de spectacle, désir de dire le monde. Car depuis que l’Homme est Homme, il se fait des films, d’une manière ou d’une autre… Donc le spectacle cinématographique n’est pas du tout menacé, même s’il change de forme et de lieux…

En tant que photographe, je ne porte aucun regard sur les nouveaux cinémas « multiplexes ». Ce ne sont pas des lieux qui m’inspirent. Quand on photographie ce genre d’édifice, on se retrouve vite dans le constat distancié, la photographie industrielle, le travail à la chambre grand format. Je ne sais pas faire ça. Cela dit, suivre cette démarche artistique, c’est-à-dire photographier ces lieux tel qu’ils sont à Amiens, Ivry-sur-Seine, ou Champigny-sur-Marne, serait intéressant. Cela mettrait en lumière leur uniformité. Mais on n’est plus sur le terrain du rêve, du poétique, on est sur celui de la concentration industrielle, de la part de marché… Ce n’est pas le même monde.

Bien après la fin de ce travail, dans les années 2000, je me suis avisé de consulter les chiffres de la fréquentation des salles de cinéma en France sur le site du CNC (Centre National de la Cinématographie). Curieusement ces dix années (82-92) correspondent à un moment très particulier, dans la courbe générale des chiffres. Donc, sans le savoir, mon travail s’est inscrit dans ce moment particulier. C’est la fin d’un type d’exploitation, les salles qui ferment alors, ce sont les dernières salles mono-écran, les dernières salles de quartier, parfois tenues par des particuliers, hors des grands circuits de distribution, un peu comme des petits commerces.

La fréquentation des salles de cinémas en France a connu son pic en 1957, avec 411 millions de spectateurs. Puis les chiffres ont baissé, lentement mais sûrement, marquant des paliers, avec des ralentissements et des accélérations. Dans les années 80, une accélération, une chute rapide, les chiffres passent 201 millions en 1982 à 116 millions en 1992. Les chiffres de l’année 1992 sont les plus bas jamais enregistrés depuis 1957, équivalents à ceux des années 20. Depuis 1992, les chiffres remontent. En 2011, on a retrouvé le niveau de fréquentation de 1967 avec 217 millions, et cela se maintient depuis.

Définir une méthode de travail, et s’y tenir.

En ce qui concerne les techniques de prise de vue, toutes les images de ce travail ont été prises avec le même appareil photo, le même objectif et la même pellicule : un appareil reflex Nikon au format 24×36, un objectif 35 mm et de la pellicule Kodak 50 ISO calibrée pour la lumière artificielle. 

Le choix du 24×36 s’est imposé pour deux raisons. La première est économique, la pellicule 24×36 étant moins chère que la pellicule 6×6 et a fortiori que les plans films pour chambre grand format.

La deuxième raison est esthétique et, pour employer un mot un peu prétentieux, conceptuelle : le film 24×36 utilisé dans les appareils photos est le même que celui utilisé dans les caméras et dans les projecteurs de cinéma, et ce depuis l’invention du cinématographe en 1895. Comme mon sujet était les salles de cinéma, il me semblait cohérent d’utiliser la même pellicule que celle qui défilait dans les projecteurs. 

Pour la pellicule, à l’époque de la photographie argentique, le film 50 ISO était un des moins sensibles. Une sensibilité de 50 ISO c’est très peu, aujourd’hui beaucoup de smartphones offrent une sensibilité de 12 000 ISO. Mais les pellicules 50 ISO étaient aussi les plus fines, celles qui fixaient le maximum de détails.  De plus, leur manque de sensibilité oblige à des poses longues au moment de la prise de vue, et cela m’intéressait de travailler au trépied et de faire poser les gens. Seule la photo des spectateurs au Ciné-Bellevue fut prise sur de la pellicule 3200 ISO, c’est la seule de toute la série, pour pallier le peu de lumière disponible. Si j’avais fait cette photo avec la 50 ISO, j’aurais dû poser longtemps, et tous les spectateurs auraient été flous. J’ai donc utilisé une «pellicule rapide» de grande sensibilité.

Quant à l’objectif 35 mm, c’est pour moi celui qui correspond le mieux à la vision humaine. Chaque sujet imposant sa technique, l’objectif 35mm s’est imposé également en cohérence avec les 35 mm de la pellicule de cinéma. Il est bon de se restreindre, de ne pas se disperser, de définir une méthode de travail la plus simple possible, et de s’y tenir.

d’après l’interview de Jean-François Chaput publiée sur :

Interview: les cinémas disparus à travers l’oeil d’un photographe

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